Décryptage

De la féminisation de la science, entretien avec le Président de l’Académie des sciences


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Biologiste émérite, ancien directeur du CNRS et Président de l’Académie des sciences, le Professeur Bernard Meunier ne recherche qu’un seul « genre » de scientifique, celui qui excelle. Entretien sur la place des femmes dans la science hier, aujourd’hui et demain.

 

La « femme scientifique » existe-t-elle ?

« Il n’y a pas un raisonnement de scientifique homme et un raisonnement de scientifique femme »

« Il y a seulement des raisonnements scientifiques, bons ou moins bons », commence le Président de l’Académie. Le professeur émérite ne reconnait aucune différence dans l’approche scientifique entre femmes et hommes. Tout juste concède-t-il qu’il puisse exister des domaines de la science qui attirent d’avantage le « pragmatisme des femmes », la biologie et la chimie par exemple. Mais selon lui, « il n’est pas raisonnable de penser qu’elles resteront à l’écart », et il imagine volontiers des disciplines plus abstraites se féminiser dans les années à venir. Il évoque le cas des mathématiques et de l’iranienne Maryam Mirzakhani, première femme à se voir remettre la prestigieuse médaille de Fields il y a à peine deux ans.

« J’ai bénéficié d’un environnement ouvert »

Le sexisme dans le monde scientifique ? Le Président dit ne jamais l’avoir ressenti ni observé autour de lui : « j’ai peut-être eu la chance d’avoir un environnement ouvert qui ne limitait pas ma vision du monde, qui était propice au développement d’un jeune chercheur ». Pour Bernard Meunier, seule l’excellence scientifique fait loi. Et ce n’est pas nouveau : « il y a 50 ans Jacqueline Ficini était professeur de chimie à la Sorbonne. Une place que lui enviaient beaucoup d’hommes ! ». Lui-même a collaboré avec autant d’hommes que de femmes, notamment dans son équipe au CNRS. Pas de traitement différencié non plus au sein du comité de recrutement de l’Académie : « jamais personne devant moi n’a avancé cet argument en faveur ou en défaveur d’une personne ».

Alors comment expliquer le déséquilibre numéraire dans certains domaines scientifiques ? Le Président parle de barrières, et notamment de la réputation de qualité de vie médiocre qui colle aux grands scientifiques : « le scientifique est souvent considéré comme travaillant plus de 60 heures par semaine dans son laboratoire, il est possible que cela dissuade certaines jeunes femmes ». La question de l’image que renvoient les métiers de la recherche se pose. Et avec elle, celle du poids des modèles féminins.

 

L’importance d’accroitre la visibilité des femmes de science

« Il faut peu de chose pour dire oui »

Selon le professeur Bernard Meunier, les choix de vie ne se font jamais sur des critères « noirs ou blancs ».  Il plaisante sur l’effet papillon : « parfois de petites choses déclenchent de grandes décisions ». Donner de la visibilité aux grands modèles femmes de science permettrait donc d’offrir ce « quelque chose » à un large public de jeunes filles en proie au difficile choix de carrière. Le Professeur prend pour exemple ce que doit la science à Marie Curie : « Le fait que cette discipline attire autant les hommes que les femmes est certainement lié à l’icône qu’est devenue Marie Curie », véritable pendant féminin d’Einstein selon le Président.  Et de poursuivre : « l’image frappe plus fort qu’un long texte. J’ai vu l’interview d’une astronome chilienne qui parlait des installations dont dispose le Chili pour observer le ciel. Elle diffusait sa passion au monde entier, grâce à internet ». Le poids des images capable d’inspirer des vocations professionnelles ? Sûrement. C’est en tous cas le pari que fait la Fondation L’Oréal avec son programme For Women In Science.

Le rôle de la Fondation L’Oréal, et son partenariat avec l’Académie

 « Le rôle de l’Académie [des sciences] est de promouvoir la science, et de soutenir les initiatives allant dans ce sens. Avec For Women In Sciences, la Fondation L’Oréal offre d’avantage de visibilité à des modèles femmes scientifiques ». Pour le Président, ce programme est un très bon moyen de faire bénéficier à la science des connaissances et capacités de diffusion pointues du Groupe. « Le programme permet avec les meilleurs moyens de donner à réfléchir à un vaste public, extérieur au monde scientifique ».

 

L’avenir des talents féminins

Comment soutenir les femmes dans la science ?

Pour le professeur Meunier, il faut accompagner ce mouvement en offrant, comme le fait le programme FWIS, de la visibilité aux femmes qui excellent dans les matières scientifiques, mais « sans en faire trop ». Le système des quotas semble avoir été débattu au sein de l’Académie : « les membres femmes étaient souvent les plus farouchement opposés ». Pour le Président, « la sélection ne doit pas s’effectuer sur des critères secondaires mais sur l’excellence scientifique. Nous recherchons avant tout les meilleurs talents pour trouver un vaccin efficace contre Ebola, contre Zika, et faire des découvertes majeures comme celle d’Emmanuelle Charpentier sur le « découpage » de l’ADN ».

L’un des leviers qui pourrait permettre d’aller plus loin selon Bernard Meunier est celui des conditions de travail des femmes : « la France bénéficie de bonnes structures mais certaines femmes scientifiques ne reviennent pas en France car dans d’autres pays les conditions de recherche sont encore plus favorables ». Il cite notamment les centres Max Planck, en Allemagne.

La féminisation des sciences est en marche

Pour le Président de l’Académie des sciences, la féminisation est un phénomène déjà à l’œuvre. « Parmi les membres de l’Académie, nous sommes passés de 0% de femmes il y a 40 ans à 13% aujourd’hui. Dans 20 ans nous serons à 40 ou 50%. ». Il a également pu observer cette féminisation au CNRS : « il y a presque 50% de femmes à l’entrée des domaines de la chimie ou des sciences de la vie ».

Et cette observation ne concerne pas que les sciences mais tous les métiers jadis réservés aux hommes : « Nous n’imaginions pas il y a 50 ans une femme pompier, commandant de bord ou pilote ». Aujourd’hui, le seul métier qui continue de ne pas intéresser les femmes, termine le Président sur le ton de l’humour, « c’est celui de dictateur ».

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