Décryptage

Un Groupe industriel peut-il développer une protection sociale planétaire ?


Capital humain
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Bernard El Ghoul était il y a peu à Dubaï pour discuter avec le top management local de L’Oréal des avancées du programme Share & Care. Directeur du campus de Sciences Po à Menton, il fait partie de l’Advisory Board qui accompagne le Groupe dans la mise en place d’une protection sociale planétaire. Avec les autres membres, universitaires, fonctionnaires de l’Organisation Internationale du Travail et spécialistes de la question sociale internationale, il se réunit régulièrement, physiquement ou via le réseau social Yammer, pour discuter des étapes de ce qu’il voit comme un chantier extrêmement ambitieux. Un groupe peut-il développer une protection sociale planétaire ? Il nous répond que oui, et nous détaille comment.

La protection sociale peut-elle être planétaire ?

Pour Bernard El Ghoul, la question d’une protection sociale planétaire s’impose de plus en plus aux groupes présents sur les 5 continents dont l’origine des collaborateurs se diversifie. Les actions que ces entreprises peuvent conduire concernant la qualité de vie au travail et la responsabilité sociale et environnementale deviennent incontournables pour leurs employés, leurs clients et leurs actionnaires. Si ces questions sont d’ores et déjà portées à l’échelle nationale, les appliquer à un niveau mondial soulève désormais des interrogations d’un nouveau genre.

A programme global, protection intégrale

Selon Bernard El Ghoul, plusieurs groupes se sont déjà emparés de la question de la protection sociale. C’est par exemple le cas de Danone qui priorise la couverture santé, ou de Total et Nestlé qui s’intéressent à la prévoyance. Des approches partielles, recoupant des réalités locales, qui se focalisent sur un ou plusieurs aspects de la protection sociale. Ce qui a séduit Bernard El Ghoul dans la démarche de L’Oréal : son approche à quatre bandes qui couvre prévoyance, parentalité, santé et qualité de vie au travail. « C’est un projet d’ampleur exceptionnelle de par les domaines que le programme aborde, car les quatre secteurs sont d’importance égale ». Une protection globale, pour un socle social commun qui souhaite recouper les réalités de tous les pays.

How do you say “protection sociale” dans chaque pays?

Qui dit planétaire, dit hétérogène. Lors de leur première rencontre, les membres du Board se sont interrogés sur les différences de perception de la protection sociale dans les différentes zones géographiques identifiées pour le programme, de l’Amérique Latine à l’Asie en passant par l’Afrique et le Moyen-Orient. « Nous sommes confrontés à des écarts de pratiques très forts en termes de droit social ou d’absence de droit social » indique Bernard El Ghoul. L’exemple du congé maternité est selon lui très révélateur de cette hétérogénéité, et les disparités les plus fortes ne se trouvent pas toujours là où on les attendrait : « Aux Etats-Unis par exemple, ce congé dépend de l’Etat fédéré dans lequel on se trouve, et de son employeur. Sa durée peut être réduite à un minimum proche de zéro ». Et Bernard El Ghoul de préciser : « Inutile de parler du congé paternité, qui n’est dans de nombreux pays ni identifié, ni même envisagé ».

Un programme challengé par les différences culturelles

Le contexte culturel, social et religieux est lui aussi très hétérogène, souligne Bernard El Ghoul. « Dans des pays où le poids de la religion est fort au sein de la société, la question de la prévoyance ou de l’assurance vie doit être abordée différemment : certaines religions, par exemple, interdisent la pratique de l’usure ou du taux d’intérêt, ce qui peut soulever un certain nombre de difficultés. D’autres cultures ont une perception de la mort qui diffère de la nôtre, impliquant là aussi un travail d’adaptation ».

Le succès de l’approche pragmatique de Share & Care

Ce qui rend le programme réalisable selon Bernard El Ghoul ? « Son pragmatisme et sa progressivité ». L’Oréal n’évolue pas seul sur ce chantier. Le Groupe s’appuie désormais sur l’Advisory Board et sur l’Organisation Internationale du Travail pour établir un plan de route qui répond aux enjeux locaux de chaque zone.

Une approche par zone géographique

Chaque membre de l’Advisory Board suit les évolutions d’une zone géographique en particulier ; Bernard El Ghoul s’intéresse plus spécifiquement au Moyen-Orient et la Méditerranée. La question de la protection sociale y soulève des enjeux de société fondamentaux : comment adresser la diversité géographique et culturelle de pays comme l’Egypte, le Liban ou les Emirats Arabes Unis ? Comment certains Etats rentiers préparent-ils l’avenir post-pétrolier ? Quelle place accorder à la responsabilité sociale et environnementale ? Bernard El Ghoul suit les grandes tendances à l’œuvre dans la région pour dresser un tableau social, culturel mais aussi démographique et religieux des nouvelles générations et de leurs attentes.

S’appuyer sur les managers locaux

Le pragmatisme de Share & care, selon Bernard El Ghoul, consiste surtout à s’appuyer sur le management de L’Oréal au niveau de chaque pays. « L’objectif de l’universalisation de la protection sociale est de diffuser les grands principes globaux dans le respect de la culture et des valeurs locales. Cela demande un travail d’explication et de participation active du management des entités du Groupe ». C’est pour cela qu’avant de retrouver les autres membres du Board à Genève, en octobre prochain, pour échanger sur les avancées du programme aux quatre coins du monde, Bernard El Ghoul sillonne un Moyen-Orient qu’il connaît bien pour rencontrer le top management de L’Oréal et prendre le pouls du pays et du Groupe sur place.

Le dialogue avec les autorités locales

« L’Oréal n’arrive pas de manière impériale ou conquérante dans un pays ». Bernard El Ghoul explique que bien souvent un dialogue s’engage entre le Groupe et les autorités locales. Et l’obstacle politique semble ne pas en être un : « les pouvoirs publics comprennent l’intérêt qu’ils ont à soutenir l’action du Groupe qui vient parfois pallier des carences en terme de protection sociale ». Il décrit même l’effet de « spill over », ou débordement, que les avancées dans l’entreprise peuvent entraîner sur place : « une dynamique vertueuse peut se mettre en place et pousser les gouvernements à faire évoluer leur droit social ».

Au sein du programme Share & Care, l’universitaire est comme un poisson dans l’eau : « J’y retrouve des enjeux liés aux questions de démocratie, de  bonne gouvernance, de participation politique ou encore de pratique religieuse ». La complémentarité entre sciences sociales et monde de l’entreprise est une tendance qu’il faut accompagner et faire vivre ». Pour lui, le numéro 1 mondial de la beauté et ses 77 000 collaborateurs ont vocation à inspirer partenaires, concurrents et Etats.

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