Décryptage

Les classes moyennes : nouvel Eldorado de la croissance africaine ?


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Une classe moyenne est-elle en train de naître en Afrique et si oui, doit-on y voir un nouvel Eldorado qui va tirer la croissance ? Clélie Nallet, Docteure en science politique spécialiste des classes moyennes africaines, nous livre sa vision socio-économique de l’Afrique d’aujourd’hui.

 

Emergence de classes moyennes : une dynamique africaine

 

Pour Clélie Nallet, deux raisons principales permettent aujourd’hui d’être optimiste pour l’Afrique. D’abord, la croissance importante des secteurs autres que pétrolier ou miniers. « Si l’industrie se développe peu à peu, c’est bien les services qui attirent les investisseurs ». Ensuite, le taux d’urbanisation. « Les chiffres de l’OCDE montre que le taux d’urbanisation est de 40% et en très forte croissance sur tout le continent ». Preuve de cette urbanisation accélérée, l’apparition de grandes surfaces dans des villes autres que Johannesburg ou Nairobi. « S’ils restent chers et que les achats sont souvent réservés à une élite, le développement des malls en Afrique Subsaharienne n’est pas anodin ». Pour Clélie Nallet, ces transformations socio-économiques en cours en Afrique encouragent l’émergence d’une « petite prospérité » qui oscille entre pratique d’économie et extras occasionnels.

Selon la Banque africaine de développement (BAD), un tiers des Africains, soit 300 millions de personnes, appartiendraient aujourd’hui à la classe moyenne. Mais de qui parle-t-on ? Certaines institutions internationales ont défini une « classe moyenne mondiale » composée des individus disposant d’un revenu par tête et par jour compris entre 12 et 15 dollars. Hors, cette fourchette ne concerne aujourd’hui que 32 millions d’Africains et ne permet pas de rendre de compte les situations socio-économiques locales des pays d’Afrique Subsaharienne. « C’est pourquoi la BAD a créé des critères en termes relatifs en considérant comme appartenant à la classe moyenne un individu dont les revenus vont de 2 à 20 dollars ». C’est ainsi que l’on arrive à cette « classe moyenne africaine » de 300 millions de personnes.

Les limites de l’afro-optimisme

 

« Le problème de cette classe moyenne selon les standards de la BAD, c’est qu’elle est essentiellement flottante » continue Clélie Nallet, qui met en garde contre l’afro-optimisme irréfléchi qui succède à l’afro-pessimisme de la fin du 20ème siècle. Pour Clélie, il n’y aurait pas encore l’homogénéité suffisante dans cette classe moyenne pour la faire vraiment exister et elle préfère parler de « classes moyennes » ou de « petites prospérités ». Le haut de la pyramide est constitué d’un petit groupe de personnes dont les modes de vie s’occidentalisent. « Le niveau de vie des enfants dépasse celui de leurs parents, ils accèdent à la propriété et fréquentent les cafés des grandes surfaces. Plutôt qu’une nouvelle classe moyenne émergente, on devrait parler de continuité pour ce groupe d’individus ». A l’inverse, le groupe « bas » de cette classe moyenne – dont les revenus oscillent entre deux et quatre dollars journalier – est le plus nombreux. Il est constitué de personnes ayant quitté le seuil de pauvreté, c’est-à-dire qui peuvent satisfaire leurs besoins primaires mais ne sont pas pour autant totalement à l’abri d’y replonger. « Cette « floating middle class » est très dépendante de la conjoncture économique et risque à tout moment d’être déclassée ».

Au-delà de l’hétérogénéité de cette classe moyenne, Clélie Nallet voit deux problèmes majeurs qui freinent la stabilisation d’une classe moyenne. D’abord, l’inflation dans les capitales qui rend notamment difficile l’accès au logement. Ensuite, dans certains cas, un manque de volonté politique qui verrait dans ces nouvelles classes moyennes un désir d’émancipation et de revendication de « trop de droits ». « Il y a dans certains Etats d’Afrique Subsaharienne une peur diffuse des classes politiques d’un « printemps arabe de l’Afrique noire ».

Entreprises : les défis à relever pour pérenniser la croissance

 

Entre optimisme et réalisme, Clélie pense donc qu’il faut envisager avec du recul les transformations socio-économiques de l’Afrique, mais que globalement la situation va dans la bonne direction. Plus les pays prospèrent économiquement, plus les classes moyennes s’installent durablement. Le Nigéria, l’Afrique du Sud ou le Kenya en sont la preuve.  Les entreprises africaines et occidentales ont alors un rôle à jouer pour faire levier sur cette croissance, créer de l’emploi et nourrir une économie en devenir. C’est par exemple le cas de l’Ethiopie, pays que Clélie Nallet a étudié pour son doctorat. « L’Ethiopie est l’exemple parfait d’un pays africain sur lequel personne n’aurait parié il y a dix ans et qui est aujourd’hui une success story ». Avec un taux de croissance entre 8 et 14%, une industrialisation relative et une tertiarisation d’une économie longtemps exclusivement agricole, le pays fait figure d’exemple en Afrique de l’Est.

Le secteur de L’Oréal, la cosmétique, est pour Clélie Nallet typique d’un secteur dynamique sur lequel les nouvelles « classes moyennes africaines » dépensent leurs revenus disponibles, leurs « extras ». « Les produits de cosmétiques sont de bons exemples de produits de grande consommation « abordables » qui attirent aujourd’hui les nouvelles classes moyennes désireuses de « se faire plaisir ». Dans la cosmétique, la jeune femme rappelle l’importance de travailler sur l’image du produit, qui doit correspondre aux attentes spécifiques des consommateurs africains. « Ici, ce sont les marques locales, moins chères et plus adaptées, qui ont le plus de succès ». Aux grands groupes internationaux de savoir donc s’adapter au marché et travailler avec les marques locales pour conquérir ces classes moyennes en émergence sur le continent…

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